Shakespeare sur Orénoque

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Je lis ces paroles d’un protecteur divin adressées au plaintif Télémaque, réduit en esclavage du côté de l’Égypte et qui pleure sur son sort : « Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux. Prends plaisir à les soulager, déteste la flatterie, et sache que tu ne seras grand qu’autant que tu seras modéré et courageux pour vaincre tes passions. » Je doute que Trump ait lu Les Aventures de Télémaque, un beau classique à vrai dire pas facile. Fénelon l’a écrit entre 1694 et 1696 pour éduquer à titre privé celui dont il était précepteur : le petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, lequel mourut trop tôt pour parvenir à l’âge où un homme d’État devrait mettre les principes à l’épreuve des faits et soumettre ses pulsions à un minimum de raison. Le texte fut publié en 1699.

Je ne sais plus si Louis XIV, devenu vieux, guerrier, bigot et maître d’un grand royaume affamé, apprécia cette épopée destinée à transmettre la patience, la clairvoyance et la tempérance. Un chirurgien et écrivain écossais, Tobias Smollett, l’a traduite en 1776. La traduction a été révisée dans les années 1990 par des universitaires américains : The Adventures of Telemachus, the Son of Ulysses. Un conseiller pourrait le déposer sur le bureau du président orange, mais celui-ci ne lit aucun livre, comme Hanouna il s’en vante, et, de toute façon, il est trop vieux et trop enivré de lui-même pour être éduqué. Le monde de Trump est celui de Shakespeare, mais d’un Shakespeare pour décérébrés. En ce moment, c’est Shakespeare sur Orénoque.

1747 11 Foolz Venezuela

Que vont faire les Américains là-bas ?

L’Orénoque est un fleuve qui traverse le Venezuela. J’ai découvert son nom en passant le bac français, il y a longtemps. C’était dans un texte de Blaise Cendrars, Moravagine. Je me souviens du début de l’extrait que j’ai dû analyser : « Nous remontions l’Orénoque sans parler. Cela dura des semaines, des mois. Il faisait une chaleur d’étuve. » Je me souviens aussi de la fin : « Vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie, vie. » Huit fois le mot « vie ». Entre les deux, je dois relire ; une description énergique, nerveuse, de la forêt tropicale et du dérèglement de tous les sens qu’elle produit : « Tout devenait monstrueux dans cette solitude aquatique, dans cette profondeur sylvestre, la chaloupe, nos ustensiles, nos gestes, nos mets, ce fleuve sans courant que nous remontions et qui allait s’élargissant, ces arbres barbus, ces taillis élastiques, ces fourrés secrets, ces frondaisons séculaires, les lianes, toutes ces herbes sans nom, cette sève débordante, ce soleil prisonnier comme une nymphe et qui tissait, tissait son cocon, cette buée de chaleur que nous remorquions, ces nuages en formation, ces vapeurs molles, cette route ondoyante, cet océan de feuilles, de coton, d’étoupe, de lichens, de mousses, ce grouillement d’étoiles, ce ciel de velours, cette lune qui coulait comme un sirop, nos avirons feutrés, les remous, le silence. » Pas facile de mettre en mots une telle expérience. Cendrars choisit l’accumulation. Un seul mot m’étonne : le « silence ». Il n’y a pas de silence dans la forêt tropicale. Tout est bruyant, et même strident. Il n’y a que le silence des hommes.

Mais il y a aussi le pétrole. Et les pierres précieuses. Et que sais-je encore. Et ces grandes frontières avec la Colombie, le Brésil, le Guyana, ex-Guyane britannique. C’est l’armée qui garde ces frontières. Qui contrôle donc les trafics. Que vont faire les Américains là-bas, dans le bassin de l’Orénoque ? Que pourront-ils faire ? Vont-ils « sécuriser » les sites pétrolifères en arrosant l’armée, en payant des mercenaires ? Maintenant que Macbeth-Maduro et sa Lady sont hors jeu, vont-ils passer un deal avec ceux qui les ont probablement trahis ?

On ne saura pas si, avant les hélicoptères yankees, Maduro a vu la forêt avancer vers lui. À la fin, il était protégé par une garde rapprochée de Cubains. Trente-deux d’entre eux sont morts dans l’assaut, militaires pour la plupart. Le chef de la sécurité s’appelait Asdruval de la Vega Orellana, un joli nom de conquistador. Il dormait, semble-t-il, dans une chambre collée à celle du tyran. Sur les photos, avec sa grosse moustache et son air mauvais, il a l’air d’un militaire ou d’un bandit de L’Oreille cassée. Le régime cubain ne vaut guère mieux que le vénézuélien, mais il n’a ni Orénoque, ni frontières terrestres, ni pétrole, ni pierres précieuses. Mais, comme dit la chanson de Brel, « au suivant ! ». Rien ne ressemble plus à une farce qu’une tragédie.

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