Témoignages. Les athées américains font de la résistance

7 months ago 58

Il y a cette case qui ne lui fait plus peur. Elle doit ressembler à un petit carré aux contours noirs comme d’autres, perdue dans les pages d’un formulaire américain des plus ordinaires. Ella Oyakawa a 22 ans et c’est une ancienne mormone du Texas. Il y a quelques années de ça, la case, elle la regardait encore avec le crayon qui vacille. Au-dessus, on lui demande sa religion : protestante ? catholique ? orthodoxe ? juive ? musulmane ? Ou bien « none » (« sans » en français), soit athée, agnostique ou simplement non affiliée ? Il fallait le dire comme ça, sans hésiter, et au royaume du « In God We Trust » et du serment sur la Bible, c’était pas si facile. « Aujourd’hui, ça ne me dérange plus du tout de cocher « none » dans les formulaires, car c’est très clair pour moi : je ne crois en aucun dieu et je ne pense pas qu’il en existe un d’ailleurs », assure Ella.

Comme elle, les quelques « nones » américains avec qui Charlie s’est entretenu ont passé le cap. Dans un pays où l’on naît rarement sans dieu, ils parviennent – tant bien que mal – à s’assumer en tant qu’athées. Sammy, d’abord. Ex-musulmane apostasiée depuis dix ans, elle parle d’Allah comme d’un « vieux monsieur » qui « joue un mauvais tour cruel aux femmes et aux filles en vendant ses idées sur la vie comme des vérités indéniables et immuables », dit-elle. Alyssa Fuller, elle, chrétienne de tradition familiale, est maintenant membre de la Secular Coalition of America. Quand on lui demande pourquoi elle ne croit pas en Dieu, elle dit : « Je pense tout simplement que ça n’a aucun sens. Les gens ont cru toutes sortes de choses pour expliquer pourquoi et comment nous sommes apparus, mais nous disposons de suffisamment d’informations scientifiques pour expliquer beaucoup de choses, et il n’y a rien de mal à ne pas tout savoir. Je préfère dire honnêtement « je ne sais pas » plutôt que de me rabattre sur « c’est Dieu qui l’a fait ». »

Il y a aussi Dan Barker et Annie Laurie Gaylor, drôle de couple à la tête de la Freedom From Religion Association. Le premier est un vieux pasteur évangélique retiré de l’Église après avoir découvert la science et la littérature non biblique. La seconde fait partie de cette espèce d’Américains rare élevée loin de la religion, par des « parents fans de Bertrand Russell », dit-elle, célèbre mathématicien et philosophe athée du siècle dernier. Puis, il y a Nnenna Onwukwe, ancienne catholique – elle aussi membre de la Secular Coalition of America – sortie de l’Église par la porte des contradictions avec son appartenance à la communauté LGBT+.

Plus nombreux que jamais

Alors, on se laisse emporter. « J’ai l’impression que nous sommes de plus nombreux et nombreuses, en particulier dans ma tranche d’âge aux États-Unis », assure Ella Oyakawa. Mais ça retombe quand elle reprend : « Malgré tout, je n’avoue pas toujours à tout le monde que je suis athée. Tout dépend du groupe avec lequel je suis et de leur réaction possible. Au travail, je peux dire que je ne suis pas croyante. Dans d’autres contextes, je dis ouvertement que je suis athée. Mais la plupart du temps, je préfère ne pas aborder le sujet avant que les gens me connaissent vraiment. » En 2015 encore, un sondage du très sérieux Pew Research Center concluait que les Américains préféreraient encore élire un président âgé, ouvertement homosexuel ou sans aucune expérience politique, plutôt qu’un athée.

Aujourd’hui, les données de 2023 du Pew Research Center sont formelles : 28% des Américains appartiennent à la catégorie des « nones » contre 16% en 2008. Parmi eux, seulement 17% s’identifient comme athées, 20% comme agnostiques et la majorité (63%) comme ne croyant en « rien en particulier ». Les « nones » sont statistiquement plus jeunes et plus diplômés que leurs homologues religieux et votent majoritairement pour le parti démocrate à hauteur de 62%. Bien sûr, on est loin de nos 70% de Français sans religion et nos 40% d’athées, mais Annie Laurie Gaylor tente de s’en réjouir d’abord : « Dans l’histoire de la société américaine, ça n’a jamais été aussi simple d’être athée dans le sens où nous n’avons jamais été aussi nombreux à nous revendiquer comme tel », dit-elle. La preuve : une panoplie d’associations et de communautés « séculaires », « laïques » et « athées » pousse à travers le pays depuis plus d’une dizaine d’années.

Il faut le rappeler, voilà des siècles, déjà, que les États-Unis se prétendent laïques et ouverts à la non-religion à la faveur du premier amendement de la Constitution de 1791 affirmant que « le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice » et de la jolie formule de Thomas Jefferson sur le « mur de séparation entre les Églises et les États ». Seulement, selon Annie Laurie Gaylor et son mari, Dan Barker, il aura fallu un 11 Septembre pour que l’athéisme se démocratise dans certains États. Un kamikaze islamiste qui percute le World Trade Center et tue – par là-même – près de 3000 personnes au nom de Dieu, ça vous fiche en l’air vos certitudes quant à la moralité des religions.

Un nouvel athéisme

Après le choc, Sam Harris, philosophe neurochirurgien et considéré comme l’un des « quatre cavaliers » de l’athéisme anglosaxon, en a écrit un livre, The End of Faith : Religion, Terror, and the Future of Reason. En quelques semaines, son réquisitoire contre les trois grands monothéismes devient un immense succès de librairie et le pilier d’un nouveau courant de l’athéisme – le « new atheism » – davantage fondé sur une critique scientifique. Trois autres cavaliers, donc, lui emboîtent le pas : Richard Dawkins, biologiste et spécialiste de l’évolution, Daniel Dennett, philosophe et chercheur en sciences cognitives, et Christopher Hitchens, journaliste, et chacun auteur d’un lot de best-sellers pour mécréants et futurs mécréants.

Aujourd’hui, « le « new atheism » n’a plus de nouveau que le nom », d’après Nnenna Onwukwe, l’ex-catholique. Et elle dit : « C’est vrai, ils ont permis de populariser l’athéisme à un moment où personne n’en parlait, mais désormais les communautés sont davantage portées par des membres de la communauté LGBT+ qui voient bien que beaucoup de religions ne sont pas compatibles avec leur orientation sexuelle par exemple. » C’est le temps de l’athéisme progressiste venu avec le succès des « gender studies » américaines, la sociologie du genre qui fait dissoner la Bible et les préceptes de Mahomet.

Mais voilà qu’il y a Trump. Depuis qu’il piétine la Maison-Blanche et fait avancer ses pions au sein de la Cour suprême, nos athées américains paniquent à nouveau. « C’est clair, je ne hurlerais jamais que je suis athée dans une foule de trumpistes ou de Républicains », affirme Ella Oyakawa. Pour Dan Barker, c’est même redevenu « dangereux » de le revendiquer dans certains États du Sud. « Je pense que nous sommes sur le point d’être activement persécutés, rempile Alyssa Fuller. Les républicains se sont longtemps concentrés sur le système judiciaire et ont réussi à nommer des juges conservateurs. Dans l’histoire nous avons renversé de nombreux préceptes religieux qui pourraient ressurgir. » Et ça se passe encore et toujours dans ces red states, au sud du pays, aux mains des républicains. Sans parler du recul historique du pays sur le droit à l’avortement que l’arrêt Roe vs Wade pensait protéger, depuis des mois, aussi, plusieurs gouverneurs voudraient bien voir afficher les dix commandements de Dieu dans les écoles publiques et ressusciter la prière obligatoire, interdite depuis 1964.

Une morale sans Dieu

Pour Alyssa Fuller et le lot d’athées qui se sont confiés à Charlie, c’est simple : « Les républicains veulent réécrire l’histoire et prétendre que les fondateurs étaient tous des chrétiens évangéliques. » Les fameux « Founding Fathers » projetés en missionnaires de l’Évangile, à rebours de tout ce que racontent les historiens et les archives depuis plusieurs siècles.

Bien qu’ils n’aient jamais été si nombreux, les athées se trouvent aujourd’hui face au vertige d’un retour du religieux dans le droit et la sphère publique. Du reste, les États-Unis, cependant, n’ont-ils jamais connu de moment athées ? Là encore, c’est l’histoire qui le dit. Au XIXe, les juges et les médecins sont parvenus à s’affranchir de la religion dans leurs pratiques respectives, mais dans les communautés locales, les athées américains ne sont jamais parvenus à s’imposer comme en Europe. Voilà, ce qui demeure : les communautés. « Quand vous rencontrez quelqu’un, c’est automatique, la première chose qu’il vous demande, c’est à quelle Église vous êtes rattaché », explique Ella Oyakawa. Parfois, on ne vous pose pas de question, « mais si l’on ne vous voit pas à la fête de l’Assomption ou à Pâques, on va vous demander ce qu’il vous arrive, parce que ce n’est pas normal ». Puis, aux États-Unis, sans Sécurité sociale ni mutuelle, la société fonctionne grâce à la machine bien huilée des « charities » locales qui peuvent vous aider financièrement pour un accouchement ou des frais imprévus. Or, ces associations sont, dans l’immense majorité des cas, rattachées aux communautés religieuses.

Et si le « Nouveau Continent » en est encore rendu au temps des excommunications moyenâgeuses, cela tient à une ultime naïveté qui a encore du mal à se dissiper : « Les gens n’arrivent pas à comprendre comment on peut avoir une moralité sans croire en Dieu », déplore Ella Oyakawa. Lorsque qu’Annie Laurie Gaylor parcourt les plateaux télé pour parler de sa Freedom From Religion Association, on la traite régulièrement de « sorcière possédée par le diable ». Enfin, ils sont plusieurs, même, à citer cette question, qu’on leur rabâche : « Qu’est-ce qui t’empêche de tuer ou de faire du mal à quelqu’un si tu es athée ? » C’est vrai, ça. Sans personnage imaginaire perché dans le ciel pour vous séparer le bien du mal, les croyants américains seraient-ils incapables d’être des individus moraux ? La réponse de l’athée est prête à l’emploi : « Si Dieu est la seule chose qui te retient de faire du mal, alors ta religion n’a rien de tentant. » Elle est même carrément terrifiante.

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