Tom Cruise sauvera-t-il le monde ? To save or not to save… Telle est la question posée par cette increvable et mélancolique omelette. La seule, en tout cas, que l’acteur semblait me poser dans Mission : Impossible. The Final Reckoning, huitième épisode des aventures à grand spectacle du héros qu’il incarne, Ethan Hunt. Le film, en lui-même, est un navet. La première demi-heure est incompréhensible. Du moins si l’on n’est pas un fan, avec le caractère propre à cette espèce : l’obsession ; la mémoire maniaque des épisodes précédents, cités à la vitesse de la lumière (ou presque). Courts-circuits de nostalgie : le héros et sa bande en 1996, dans le premier film, celui de Brian De Palma, le chef-d’œuvre de la série, jaillissent par flashs, comme des bouts de rêve. Un cinéphile, c’est peut-être ça : un humain qui rêve, puis qui rêve d’avoir rêvé.
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À l’époque, Tom était jeune et beau. Vous aussi ! Moi aussi ! Nous avions en mémoire le célèbre feuilleton paranoïaque de notre enfance qui avait inspiré De Palma. Trente ans déjà… Tom le dit à ses amis, nous le dit. Déjà il sauvait le monde, qui semblait moins condamné qu’aujourd’hui. Maintenant, il a la soixantaine, le visage enflé : dernier sanglot de l’homme blanc ? Les premiers plans sur sa tête, sur celle de ses vieux co-missionnaires, relèvent de l’Ehpad. Confrontés aux têtes de 1996, ils créent un souffle au cœur. Les héros ont la peau grasse, froissée, tombante, ils se dérouillent entre perfusions et compotes. Cependant, Tom reste Tom : il renaît du laminoir par les épreuves. Il revient d’entre les rides et par l’image. Ethan Hunt, son personnage, n’existe plus. Tom l’a avalé, comme un élixir de survie. Tom sauvera-t-il le monde ? Finalement, me suis-je dit, ce n’est pas la question. Le monde, de toute façon, nous savons désormais qu’il est foutu. Notre monde. Tom ne le sauvera donc pas. Question subsidiaire, plus modeste : Tom sauvera-t-il Tom ?

Les vieillards contre le Mal
La suite n’est qu’un prétexte, vu cent fois : la lutte du Bien, avec la petite équipe de vieillards reconstituée, contre le Mal omniprésent, avec son méchant (assez faible, le méchant), dans des paysages aux vues imprenables (Norvège, Afrique du Sud). On est dans le monde des dieux du stade hollywoodien : ni cohérence ni vraisemblance. Nouveauté d’actualité : le Mal, c’est l’IA, baptisée l’Entité. Comme l’ordinateur HAL dans 2001 : l’Odyssée de l’espace, elle a pris le pouvoir et veut liquider l’homme, cette passion nuisible et inutile. Le boulot de Tom, s’il l’accepte, est de retrouver le code source de cet organisme, pour le glisser dans un petit rectangle numérique où il sera prisonnier pour l’éternité, comme un génie dans la lampe. Le code source se trouve, pour des raisons obscures, dans l’épave d’un sous-marin russe qui a coulé dans la mer de Béring. On n’y comprend rien, mais on suit Tom dans les grands fonds, tel Tintin filant vers une Licorne congelée.
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Tout en bas, des missiles endormis roulent dans la carlingue et menacent de l’écraser, mais Tom l’androgyne est aussi une femme courageuse et puissante : il parvient à éviter les phallus géants des Slaves. Poutine castré. Pour sortir de l’épave, le héros se met à poil, ôte sa bouteille et se glisse dans un tube lance-missiles. Il remonte lentement des grands fonds vers la surface, dans l’eau glacée, puis atterrit, en position fœtale, inconscient, mort peut-être, sous la glace : c’est le plus beau plan du film, le plus symbolique aussi. Une jolie collègue, qui l’attendait au-dessus, perce un trou et l’en tire pour le mettre en couveuse (une chambre de décompression) : (re)naissance du héros par procréation cinématographique assistée. Ni sexe ni sang. Du blanc. Tom Cruise, born again, est un nourrisson sous vide. Dès lors, tout lui est permis. Son parachute s’enflamme-t-il en vol ? On le retrouve au sol, intact, sorti des soutes magiques du scénario.
J’ai d’abord cru qu’en renaissant, Tom m’avait rajeuni. Mais c’était inexact. Mon visage a certes changé, comme le sien, en trente ans ; mais il a surtout changé brutalement en 2015, quand une balle, un 7 janvier, l’a caressé. Comme Tom, j’ai alors eu droit à une (re)naissance. On m’a sorti du noir et de la couche de glace pour me ressusciter en chambre. Ce fut un peu plus long qu’à l’image, et enrichi d’un paradoxe : destruction et reconstruction ont épargné à ce visage, en le modifiant, le travail ordinaire du temps. Elles lui ont coupé l’herbe sous le pied. J’ai cru me voir mourir, mais je ne me suis pas vu vieillir.
11 months ago
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