Union européenne. Les gestionnaires d’actifs crachent à la gueule de la transition verte

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« Il n’y a absolument aucun doute : il s’agit de greenwashing », tranche d’emblée Frédéric Hache, directeur et chercheur à l’ONG Green Finance Observatory et enseignant-chercheur en finance durable à Sciences Po Paris. La source de son mécontentement ? Les fonds d’investissement qui se parent, jusqu’à leurs noms, de vertus sociales ou écologiques. On nous avait pourtant promis que ces embellissements seraient terminés grâce à de nouvelles règles édictées en 2024 par l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF).

Car désormais, pour utiliser des termes liés à la durabilité ou à la catégorie « Environnement, social, gouvernance », dits fonds ESG dans le nom de son fonds d’investissement, il faut consacrer au minimum 80 % de son portefeuille à des actifs environnementaux, sociaux ou durables. Il faut en outre exclure les entreprises dont le chiffre d’affaires provient principalement des énergies fossiles. Le but : se prémunir des risques de greenwashing en empêchant les entreprises polluantes d’utiliser dans leur nom des termes qui « peuvent prêter à confusion pour les épargnants », nous explique Julie Sansoucy, chargée de campagne au sein de l’ONG Reclaim Finance.

Tromper les épargnants avec des discours lissés

Un an après ces nouvelles règles de l’AEMF, l’heure est donc au bilan. Les directives ont-elles fonctionné ? C’est ce qu’a essayé de comprendre le bureau d’analyse Morningstar Sustainalytics, spécialiste de l’investissement durable, qui a publié en juin dernier une étude sur ces noms des fonds ESG à l’échelle européenne. L’une des conclusions est sans appel : « Nous estimons qu’au moins 880 fonds, soit 19 % des fonds concernés, ont changé de nom à ce jour, dont 508 ont abandonné les termes ESG, 304 ont remplacé un terme lié à l’ESG par un autre et 68 ont ajouté un terme ESG. » Par exemple, l’un des fonds de la société de gestion BlackRock qualifié à l’origine « Action climatique multi-actifs », a depuis été renommé « Multi-actifs pour la transition climatique », ce afin d’échapper aux contraintes des exclusions fossiles. Autre stratagème, l’un des fonds de la société Amundi, autrefois appelé « Énergie carbone réduite » est lui devenu « Énergie mondiale filtrée ».

Nul besoin de feindre la surprise : les fonds d’investissement n’ont pas la réputation de se laisser faire, mais plutôt celle de ruser. L’étude de Morningstar souligne ainsi que « parmi ceux qui ont abandonné les termes liés à l’ESG, environ 200, soit 40 %, ont adopté des alternatives non ESG telles que « filtré », « sélectionné » ou « engagé », ce qui suggère que les gestionnaires restent désireux de signaler les caractéristiques ESG à travers les noms de leurs fonds ». Une façon subtile de contourner les réglementations, en utilisant de nouveaux mots, en dehors des champs de contrôle. Les termes « transition », « climat » et « filtré » n’ont, de ce fait, jamais été aussi populaire…

Or, « aujourd’hui, il est difficile pour la plupart d’entre nous de faire la distinction entre un fonds dit « durable » et un autre qualifié de « transition climat » », déplore Julie Sansoucy. D’autant que ces changements ont été faits à la dernière minute, poursuit, lasse, la chargée de campagne chez Reclaim Finance : « Vis-à-vis de cette loi, les gestionnaires ont fait un calcul rapide et se sont demandé s’ils étaient proches des exclusions ou non. À ce jour, seule une minorité de fonds a véritablement adapté sa stratégie pour se conformer aux lignes directrices publiées par l’AEMF, la plupart des gestionnaires d’actifs s’est contenté de renommer leurs fonds. » D’autant que ces gestionnaires gardent en tête l’essentiel : investir dans les énergies fossiles reste encore et toujours rentable. Et comme le précise Frédéric Hache, « la rentabilité à relativement court terme est exacerbée par le fait que les investisseurs parient sur l’absence de décisions politiques en faveur de l’environnement ».

Lâcher l’environnement pour renforcer la finance privée

Et pour contrer les discours trompeurs, les deux spécialistes des marchés financiers, regrettent, à raison, le manque de fermeté des politiques. Ainsi, selon Frédéric Hache, la finance verte, censée par exemple faciliter la transition énergétique, ne se résume qu’à « un peu de verdissement des bilans », bien loin des ambitions adéquates. Avec, en prime, le renforcement du pouvoir de la finance privée. « On nous explique que c’est la finance qui détient la clé de tout et que la solution passe par la réorientation des flux vers des capitaux privés parce que l’État n’aurait pas les moyens », s’agace-t-il auprès de Charlie. Mais pour cet expert, la solution réside surtout dans la constitution de réglementations environnementales strictes, plutôt que de réglementations financières. Décaler le problème en pointant davantage du doigt la finance, revient ainsi à détourner le débat politique et public de la nécessité de changer nos pratiques et nos façons de vivre.

En réalité, la force de frappe des lobbys ne dupe personne. « Certains acteurs financiers et associations qui représentent leurs intérêts ont contribué à affaiblir considérablement la portée des textes en mettant en garde l’AEMF contre le risque de greenhushing [l’inverse du greenwashing, soit le fait de minimiser ou occulter ses actions ou politiques environnementales positives, ndlr] ou en remettant en cause le choix de critères d’exclusion », développe Julie Sansoucy. Même son de cloche du côté de Frédéric Hache qui va encore plus loin en évoquant l’habileté du marketing et leur aptitude à mentir sur ces sujets. « Pour avoir une vraie information, ça requiert un énorme effort de lecture et de persévérance. Il y a des couches et des couches de discours bien rodés et la plupart des gens n’ont pas le temps, ni l’énergie, ni l’envie d’aller creuser », poursuit-il.

La bonne conscience des épargnants

En attendant, les épargnants qui investissent dans la finance verte, s’achètent, eux aussi, une bonne conscience. « Un grand nombre d’entre eux ne sont pas prêts à abandonner leur rendement, ni autre chose », juge-t-il. Mais parfois, c’est vrai, certains pensent aussi sincèrement pouvoir allier investissement, rentabilité et écologie… et les gestionnaires d’actifs l’ont bien compris. « Il existe un intérêt économique évident pour les sociétés de gestion à utiliser un terme lié à la durabilité dans les noms de leurs fonds : cela peut accroître significativement la collecte, en attirant davantage d’épargnants sensibles à ces enjeux », détaille Julie Sansoucy.

Malgré tout, l’ONG Reclaim Finance a déjà les yeux rivés sur septembre prochain. Après avoir constaté un recul inquiétant de la réglementation en matière de finance durable, elle espère peser sur la future décision de la Commission européenne à propos de la révision du règlement SFDR, « Sustainable Financial Directive Reporting », qui viendrait potentiellement alléger les obligations pesant sur les gestionnaires d’actifs. « Ce processus constitue, selon nous, une opportunité cruciale pour renforcer le cadre existant. Nous appelons notamment à ce que l’exclusion des développeurs fossiles soit intégrée comme un critère de base pour tout fonds revendiquant une approche ESG. Il s’agit d’un impératif pour restaurer la confiance des épargnants dans la finance durable », plaide Julie Sansoucy.

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