C’était un autre hiver. À la télé, comme d’habitude, il y avait les reportages sur les cadeaux, les émissions sur les cadeaux et les dessins animés, aussi, sur les cadeaux. Le tout entrecoupé de publicités – assumées, au moins, celles-là – sur les cadeaux. Au milieu des tas de raphias, on s’est quand même arrêté sur le 20 heures : enquête sur les « ventes d’étoiles » sur Internet, en guise d’offrande pour la nativité annuelle. C’était facile, il n’y avait qu’à nous dire que penser s’approprier une étoile à plusieurs centaines d’années-lumière c’était une arnaque, et que, surtout, c’était bien con. Mais non, France 2 est tombé dans le nanar : c’est de l’arnaque mais c’est-y-pas mignon ? « Je ne vais jamais y aller. Mais disons que c’est un cadeau surréaliste, poétique », témoigne un type, fier possédant d’une boule de feu à 300 années-lumière d’ici. Et le sujet croit se terminer tout en lyrisme : « À l’approche de Noël, avoir des étoiles dans les yeux, ça n’a peut-être finalement pas de prix », susurre la voix off. N’y a-t-il pourtant rien de moins poétique que de dérober un bout de ciel inaccessible pour en faire sa propriété et ses belles affaires ?
Tout s’achète
Au fond, rien de bien nouveau. Tout s’achète. Ça fait bientôt cinq ans qu’on regarde une poignée de milliardaires s’étriper comme des gosses sur un terrain de billes pour savoir qui emmène ses touristes spatiaux le plus loin du calot bleu et vert. Aux dernières nouvelles, c’est Jeff Bezos d’Amazon qui fait la course en tête devant Richard Branson de Virgin Group et Elon Musk de SpaceX. Il y a aussi le rêve de ces entreprises qui voudraient bien partir forer des mines sur des astéroïdes. Il paraît qu’avec le kilo de minerai spatial on s’en sort pour un bon prix. D’une centaine d’euros à plusieurs milliers, selon si vous avez là du silicium, du cobalt ou un métal rare. Le marché est même déjà estimé à plus de 100 milliards d’euros à l’horizon 2045, selon les experts anglais de l’expertise PwC.
L’autre soir, du 20 au 21 octobre, c’était la nuit des météores. Quand on a de la chance, ces soirées-là sont belles, parées d’une nuée de filaments brillants dans le ciel. Sinon, on a juste un peu plus de chance de voir une étoile filante dans la nuit. Puis, à part en télescopes et en nuits d’hôtels bien placées, on n’achète pas encore de météores. L’astéroïde n’est qu’un bout de caillou spatial finissant en poussière à son entrée dans l’atmosphère. Pour les lois du marché, l’offre est encore trop exiguë : l’objet ne brille pas assez longtemps pour être vendu, et puis, il ne tombe même pas dans nos mains pour suivre les chemins du capitalisme traditionnel.
D’autres morceaux caillouteux, eux, sont suffisamment gros et robustes pour finir leur course au sol. Ils ont alors droit au suffixe. Suffit de dire « météorite » et le marché s’ouvre à nouveau. Et cette fois, a priori, il n’y a pas d’arnaque. Commandez un bout de météorite martienne né d’une collision millénaire chez le joaillier et vous recevrez bien votre brisure de caillou rouge. Ça fait un pendentif sympa et un truc de plus à raconter à la machine à café. On en trouve à foison sur Internet. Même le Youtubeur Amixem (9,1 millions d’abonnés), astronome du dimanche, a sa gamme de bagues et bracelets météorites à plusieurs centaines d’euros. Il y a de la Lune, du Mars, de l’astéroïde « Vesta » ou « Atlas », selon vos deniers.
Sur le site en question, Spacefox, l’authentification desdites météorites tient au nom d’un homme : Luc Labenne. « Nos météorites sont toutes authentifiées et analysées par la Meteoritical Society dont Luc Labenne est un membre français. Ce chasseur de météorites explore les déserts chauds et froids à la recherche de météorites pour les étudier et partager son savoir. Son travail est reconnu par l’ensemble de la communauté scientifique, il collabore couramment avec les musées et les universités du monde entier », indique Spacefox. C’était en 2012, près de Bir Anzarane au Maroc. Ce jour-là, après des recherches télescopiques assidues au millimètre, Luc Labenne tombe sur sa première météorite martienne. NWA 7533, une chondrite grise de 320 grammes vieille de 4,4 milliards d’années, selon les estimations. À l’époque, il en fait don au muséum d’histoire naturelle, pour les bonnes oeuvres de la science. Façon de faire plaisir aux géologues et aux astronomes qui s’intéressent aux vieilles pierres d’ailleurs pour mieux comprendre les nôtres.
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Une « mafia internationale »
Mais ce n’était qu’un répit. Aujourd’hui, le scientifique Luc Labenne se fiche assez bien de la recherche et fait désormais fructifier ses découvertes en les vendant à des joailliers ou des entreprises privées. « J’ai besoin de vendre, parce que j’ai besoin de vivre », assumait-il dans une interview donnée à Science et Avenir dès 2014. Il faisait rêver, pourtant, le Traité de l’espace de 1967. Dans l’article premier, ça disait : « L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, doivent se faire pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique ; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière. L’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, peut être exploré et utilisé librement par tous les États sans aucune discrimination, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international, toutes les régions des corps célestes devant être librement accessibles. » Mais une fois revenu sur Terre, c’est la loi du marché. L’espace redevenu marchandise.
Alors, bien sûr, partout, on raconte les histoires de Luc Labenne et ses autres comparses « chasseurs de météorites ». Dans le Sahara, entre la Libye, le Niger et le Maroc notamment, là-bas, l’espace est affaire de marchés noirs et d’intérêts géostratégiques. Si l’on sait qu’environ 230 météorites tombent en moyenne sur Terre chaque jour un peu partout, c’est au milieu du désert qu’elles se conservent le mieux et donc qu’elles s’y concentrent. Un hasard qui tient à la structure géologique de certains plateaux dépourvus de quartz, minéral particulièrement actif dans le processus d’érosion des roches.
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Dans la presse moyen-orientale, le voile se lève doucement sur une « mafia internationale » qui prive les pays de leurs propres découvertes, relaie par exemple cet article du journal marocain Bladi à propos de la ville d’Erfoud où 70 % des habitants vivent du trafic de météorites vers l’extérieur du pays. Dans le même temps, en Libye, la fin du règne de Kadhafi en 2011 a allégé la surveillance aux frontières soudanaises, nigériennes et tchadiennes. Par là-bas, l’Eden s’appelle Dar Afghani, un plateau de calcaire de deux cents kilomètres sur soixante au sud de Tocra (dans l’est de la Libye) où de nombreuses météorites de gros calibres se concentrent. Il y a une semaine encore, le journal The Continent rapportait l’aventure de ce berger de Tocra tombé par hasard sur une météorite noire de neuf kilos au milieu du désert. Après un tour des réseaux de marchands « Selling Meteorites in Libya » présents sur Facebook, il en tire pour 2 800 euros après une poignée de main avec un négociant. D’après The Continent, « c’est le prix, entre 150 et 700 dollars le kilogramme ». Parfois, aussi, ça s’envole. Cet été encore, une pierre martienne de 22 kg était adjugée à 4,6 millions d’euros aux enchères chez Sotheby’s à New York. Ça fait cher le caillou « poétique ».
6 months ago
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