Vers où se dirige cette disparition ?

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Ces dernières semaines, les psys français se sont mobilisés contre un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Avec cet amendement 159, la sénatrice Jocelyne Guidez voulait dérembourser tous les soins « se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques », considérant que la Haute Autorité de santé recommande plutôt « les approches comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociale. »

Le problème, c’est que la très grande majorité des psycho­logues et des psychiatres dans les centres médico-psychologiques, hôpitaux de jour et autres institutions d’accueil et de soins psy, travaillent bel et bien en référence au dispositif freudien. Tout simplement parce que les patients veulent avant tout parler et être écoutés, et non être éduqués, rééduqués ou réhabilités. Et les soignants qui se coltinent l’immense souffrance psychique ont eux-mêmes besoin de parler de ce qu’ils entendent et encaissent. On s’en rend compte en regardant le documentaire « En thérapie »… et après ?. On y voit par exemple Brigitte Juy, psychanalyste à Nice, qui a écouté les infirmières et les médecins qui s’étaient rendus sur les lieux de l’attentat de la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016. Ce documentaire, consacré au succès de la série télévisée En thérapie, souligne à lui seul combien l’amendement 159 est à côté de la plaque.

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Vers où se dirige la disparition ?

Tous les syndicats de psychologues, de psychiatres, les associations de psychanalyse, et aussi l’ordre des médecins, se sont élevés contre cet amendement, qui a finalement été retiré à l’issue de sa présentation, le 23 novembre, au Sénat. Il aurait abouti à limiter le libre choix des patients, et à démolir tous les dispositifs publics d’accueil. Alors, la ministre de la Santé a demandé à le supprimer, tout en apportant son soutien à Jocelyne Guidez sur le fond. Ce qui veut dire qu’il y aura d’autres attaques, comme il y en a toujours eu depuis que Freud a situé du côté du patient le savoir sur le symptôme.

Quand l’amendement a été retiré, Jocelyne Guidez a pleuré à la tribune du Sénat, après avoir précisé sa rancune : elle a raconté qu’elle avait dû « ramasser sa sœur à la petite cuillère » après qu’un psychanalyste lui a demandé si elle avait désiré son enfant. C’est toujours très bancal quand quelqu’un veut régler des problèmes intimes en passant par une loi. La sœur de Mme Guidez a pu souffrir à cause d’un psychanalyste très moyen, et l’on ne peut que le regretter. Mais, comme l’a dit le psychanalyste Patrick Chemla, il arrive que des chirurgiens fassent des erreurs, on ne supprime pas pour autant la chirurgie.

Ça me rappelle Lacan disant que la psychanalyse pourrait bien disparaître un jour, qu’elle pourrait être digérée par le discours capitaliste. Ce à quoi s’emploie la Haute Autorité de santé aujourd’hui. Mais nous n’y sommes pas encore. Ça me fait penser au formidable travail du psychanalyste Max Kohn sur le yiddish. Max Kohn a montré l’importance de l’humour yiddish dans les fondations de la psychanalyse, notamment dans son livre Freud et le yiddish (éd. Economica). Le yiddish a presque disparu comme langue usuelle. Mais disparition n’est pas évanouissement, écrit Max Kohn. Et de se demander, avec le poète Avrom Sutzkever : « Vers où se dirige cette disparition ? »

Alors je propose un autre amendement : pour que l’apprentissage du yiddish soit remboursé par la Sécurité sociale1.

1. Max Kohn sera l’invité du séminaire Shrink Shrink, jeudi 4 décembre, à 20 h 30, au Centre Medem, 52, rue René-Boulanger, Paris 10e, pour parler de son dernier livre, Le Yiddish, l’Inconscient, les Langues (éd. Brill). Et puis lisez son épatant Vitsn. Mots d’esprit yiddish et inconscient (éd. Lambert-Lucas).

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