Charlie Hebdo : Pourquoi parle-t-on d’un « backlash » ?
Violaine De Filippis-Abate : Ce terme encore peu connu du grand public [que l’on pourrait traduire par « retour de bâton », ndlr] est un concept théorisé par Susan Faludi dans un livre du même nom, paru en 1991. Il désigne la contre-offensive qui se déclenche lorsque le féminisme atteint ou risque d’atteindre des avancées majeures. Dans son ouvrage Backlash, elle analysait comment, aux États-Unis, dans les années 1980, les progrès obtenus par les femmes ont provoqué une réaction conservatrice. Le backlash, ce n’est pas une rumeur qui serait portée par celles que l’on caricature comme des « néoféministes hystériques ». Aujourd’hui, les données récoltées nous montrent que les droits des femmes sont menacés. Et pour arriver à mobiliser contre ce danger, la première chose à faire est de montrer que la menace existe bien. J’espère que ce livre sera un outil de mobilisation.
Comment se manifeste concrètement ce backlash ?
D’abord, par la régression assumée dans plusieurs théocraties. Effacer les femmes de manière systémique est revendiqué comme ligne politique dans certains pays. L’Afghanistan représente un des cas les plus extrêmes, depuis le retour des talibans au pouvoir, en 2021. Autre exemple, la Russie, avec l’Église orthodoxe au centre du jeu politique, qui a mis en place tout un arsenal de mesures visant à contrôler les femmes et la communauté LGBTQIA+. La Russie a décriminalisé des violences conjugales considérées comme « sans séquelles graves »… Dans nos démocraties occidentales, on constate aussi des reculs. L’exemple le plus flagrant : la protection constitutionnelle de l’IVG supprimée aux États-Unis. Le backlash se manifeste aussi par la stagnation : pas besoin de retirer des droits aux femmes pour que l’émancipation recule. Si des droits ne sont pas appliqués, il y a déjà un grave danger. Par exemple, en France, la liberté d’avorter a été inscrite dans la Constitution, mais plusieurs centres du Planning familial ont fermé, rendant l’accès à l’IVG plus difficile. Autre paradoxe : la définition du viol a été modifiée, mais la justice n’a toujours pas assez de moyens pour correctement diligenter des enquêtes.
Qui sont les acteurs principaux de ce backlash ?
Une constellation hétérogène, traversée par des nuances idéologiques, mais unie par un même objectif : ralentir, freiner, voire inverser les progrès en matière de libertés individuelles et de droits des femmes. Ce sont à la fois les institutions de pouvoir religieux, qui ont toujours oeuvré contre l’émancipation des femmes. Mais aussi les populistes identitaires, associés maintenant aux influenceurs masculinistes, qui se fondent sur une identité civilisationnelle fantasmée. Ce sont les Trump, Orbán, Meloni, Zemmour, Le Pen… Dans beaucoup de leurs discours, il y a une réhabilitation de la virilité comme valeur politique. Enfin, les technolibertariens, comme Musk ou Zuckerberg. Ils combinent technologie et marché dérégulé, prétendant libérer les individus tout en concentrant le pouvoir entre les mains d’une élite masculine, blanche et milliardaire. Sous couvert de défendre la liberté d’expression, ils ne régulent rien. Au contraire, on tombe dans la désinformation, le harcèlement, les violences sexistes. C’est le dogme de l’algorithme.
Vous effectuez également une critique du mouvement féministe. Ça commence par une question : faut-il réinvestir certains thèmes dont s’est emparée l’extrême droite ?
C’est une question qui m’interpelle d’autant plus que j’ai eu l’idée de ce livre lorsque, aux dernières législatives, j’ai réalisé qu’une femme de ma famille allait voter RN, sans qu’elle prenne conscience des menaces pour les droits des femmes que constituait ce parti. On ne peut pas nier que des sujets historiquement investis par la gauche ont été abandonnés, par crainte – légitime – de stigmatiser des personnes déjà victimes de discrimination. En tant que féministe, on doit pouvoir aussi penser la laïcité, la sécurité et l’immigration sans racisme.
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Pourquoi est-ce si difficile pour certaines féministes de défendre la laïcité ?
Peut-être qu’elles ne veulent pas – à juste titre – stigmatiser des femmes déjà victimes de discrimination, comme les femmes musulmanes. Mais il est possible de proposer une laïcité féministe qui reste antiraciste et qui rappelle que le pouvoir religieux n’a jamais servi les intérêts des femmes. La question de l’islam intégriste devrait pouvoir être abordée, comme l’est la question de l’intégrisme catholique. Prenons exemple sur Gisèle Halimi, qui était anticolonialiste tout en dénonçant l’oppression des institutions religieuses. Nous devrions aussi pouvoir prôner une politique d’immigration féministe qui lutterait contre le racisme et, dans le même temps, reconnaîtrait mieux les violences spécifiques vécues par les femmes étrangères : mutilations, mariages forcés, crimes d’honneur…
Récemment a éclaté une polémique à propos de deux jeunes femmes violées par des hommes sous OQTF. Elles ne se sont pas senties assez soutenues par les féministes. Que leur répondez-vous ?
Je leur réponds que le féminisme condamne tous les viols. Mais certaines féministes ne veulent pas leur répondre dans le débat public pour ne pas alimenter la haine raciste. Rappelons aussi que nous n’avons pas attendu les vagues d’immigration pour être violées. Mais cela ne doit pas empêcher de dénoncer les violences misogynes, y compris quand elles n’ont pas trait à notre propre histoire. Ainsi, lorsque L’Humanité a publié une tribune que j’ai coécrite pour dénoncer la présidence de l’Arabie saoudite à la Commission de la condition de la femme de l’ONU (CSW), certaines organisations n’ont pas signé, car cela ne parlait pas du sexisme français. Mais ce n’était pas le sujet !

Vous évoquez Marguerite Stern, cette ex-Femen, créatrice des collages féministes, qui a glissé vers l’extrême droite…
Sa dérive vers la transphobie et la xénophobie illustre comment des alliées deviennent des adversaires. Sa trajectoire a une portée symbolique, car certains prétendent que l’on pourrait être féministe et d’extrême droite. C’est impossible. Sa bascule révèle aussi un certain échec de la gauche, qui a contribué à la harceler.
Vous-même, comme d’autres féministes, vous dites avoir peur de certaines réactions au sein du mouvement… Il y a quand même un climat délétère !
Je me suis posé la question pour la sortie de ce livre, car j’aborde aussi des sujets polémiques. Pour certaines, je suis trop « universaliste », pour d’autres, trop « intersectionnelle », alors qu’à mon sens les deux ne s’opposent pas. On peut considérer que certains droits sont universels et considérer que des discriminations se juxtaposent. Dans le féminisme, il y a parfois une pureté militante qui peut être aliénante et contre-productive. Chacune n’a pas le même niveau de formation sur certains sujets, ou n’a pas le même avis. Ce n’est pas une raison pour le lui reprocher de manière virulente, tant que ce ne sont pas des positions racistes ou transphobes. Chacune milite avec ses propres colères et traumas, que ce monde patriarcal lui a infligés.
Propos recueillis par Laure Daussy
6 months ago
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