En apparence, rien de bien polémique dans l’événement organisé, ce 13 juin, à Roubaix. La Fédération des Amis Laïques, l’Union des familles laïques (Ufal) et le Centre national d’Accompagnement Familial Face à l’Emprise Sectaire (Caffes) organisent une soirée pour diffuser Les Enfants-martyrs de Riaumont , une projection suivie d’un débat avec la journaliste Ixchel Delaporte, autrice du film et d’un livre sur le sujet. On trouverait presque le rendez-vous un peu sage pour un vendredi soir si ensoleillé. Pourtant, derrière le rassemblement de ces militants anti-secte, se cache une vraie passe d’armes juridique : la journaliste qui a mené l’enquête sur cette communauté religieuse du Nord-Pas-de-Calais accusée de nombreuses violences envers les enfants dont elle avait la garde, a expliqué à Charlie combien il lui était difficile de parler publiquement de son travail. Et pour cause : la communauté de Notre-Dame-de-Riaumont lui livre un combat à la fois judiciaire et militant.
Et cette conférence n’échappe pas à la règle. Via un courriel de leur avocat Octave Niktowski, adressé aux associations organisatrices, les religieux de la communauté ont d’abord tenté de faire pression pour empêcher l’événement. Au dernier paragraphe du mail, on peut lire : « En tout état de cause, je vous informe que l’Association Notre-Dame de Riaumont m’a d’ores et déjà donné pour instruction d’engager des poursuites du chef de complicité de diffamation publique envers les responsables de la projection du documentaire de Madame Ixchel Delaporte, le 13 juin 2025, à Roubaix. » Ensuite, estimant certainement que cette plainte farfelue ne mènerait à rien, les prêtres ont changé de méthode : exiger que leur droit de réponse soit lu en public pour respecter le « contradictoire », indique à Charlie le prêtre Tabourin, à la tête de l’institution liévinoise. Car, depuis la sortie de l’affaire, dont la visibilisation s’est considérablement accrue dans le sillage du scandale de Bétharram, la communauté tente par tous les moyens de contrer les accusations. Ou, comme le dirait plus poliment leur avocat, « Riaumont se réserve le droit d’engager des poursuites si son point de vue n’est pas partagé par les médias ».
Ancien foyer de la DDASS
Rembobinons. Située à Liévin, dans le Nord-Pas-de-Calais, Riaumont est un établissement catholique, privé et hors-contrat. Comprendre : très peu contrôlé. Jusqu’aux années 1980, il fait aussi office de foyer de la DDASS et recueille des enfants en difficulté. Durant cette période, il est l’objet de huit inspections, comme le rapporte Ixchel Delaporte, jusqu’en 1979 où un signalement pour maltraitance sur enfant lui fait perdre l’agrément de l’État. En 1990, les frères créent alors l’école hors-contrat Saint-Jean-Bosco. En 2001, Romain, 13 ans, se suicide. Ses notes invoquent des maltraitances, de l’humiliation et de la violence. Selon les notes de sa tante, le petit garçon parlait d’ « ambiance militaire », de « pain avec du vert dessus ». Il aurait raconté recevoir des « coups de fourchette » et avoir été forcé par les encadrants à sentir « les slips sales des autres ». L’enquête sur la responsabilité de l’établissement aboutit à un non-lieu et la vie reprend son cours. En 2019, cinq moines sont mis en examen par le parquet de Béthune pour « violences sur mineurs », et nous ne faisons qu’effleurer la surface de l’ampleur des violences. Malgré la multiplication des signalements inquiétants les années suivantes, aucune remise en question sérieuse ne vient troubler la vie de l’établissement. Du côté de la communauté, on déplore des « agissements sporadiques d’individus isolés », formule avancée par Me Niktowski auprès de Charlie.
Jusqu’en 2022. Ixchel Delaporte, journaliste indépendante, publie cette année-là un livre compilant de nombreux témoignages d’anciens pensionnaires : Les Enfants martyrs de Riaumont (Éditions de Rouergue). Tout au long des 372 pages du livre, notre consoeur documente ces décennies d’abus dans l’enceinte très fermée du village de Riaumont et atteint un public plus large… sans que le scandale n’atteigne pourtant une dimension nationale. Sur leur site, la communauté dénonce des « calomnies haineuses » et publie une liste de « fake news » supposément décelées dans l’ouvrage de Ixchel Delaporte. « Dans son livre, nous avons relevé en moyenne un mensonge tous les trois paragraphes et un fake toutes les vingt pages », peut-on lire sur leur blog. Pourtant, aucune plainte en diffamation n’est déposée. En novembre 2024, Arte adapte le livre à l’écran. Cette fois-ci, les prêtres montrent les crocs et déposent plainte pour « diffamation », arguant du non respect du contradictoire. Ils demandent un droit de réponse, qui leur sera refusé par la chaîne franco-allemande. Seconde plainte.
« Victime d’Ixchel Delaporte »
Mais les prêtres ne s’arrêtent pas là. Chacun des passages médiatiques d’Ixchel Delaporte fera désormais l’objet d’une intervention juridique. Son invitation dans l’émission Hauts féminins ; son interview dans La Vie, le dossier qu’elle publie dans Paris Match : la communauté tire tous azimuts. Jusqu’à son audition par la commission d’enquête parlementaire contre les violences scolaires, qui fait l’objet d’un signalement pour « parjure » envoyée directement aux députés. Lors du contrôle inopiné de Violette Spillebout et Paul Vannier dans l’établissement, trois proches de Riaumont repoussent les limites de la décence en brandissant des pancartes avec l’inscription : « Victime d’Ixchel Delaporte ». « Depuis le début, ils tentent d’inverser la culpabilité, propagent l’hypothèse que j’aurais manipulé les sources pour les incriminer pour la simple raison que je détesterais les cathos tradi’ », déplore-t-elle auprès de Charlie.
Pour la journaliste, l’ensemble de ces démarches s’apparente à une « volonté de la faire taire ». D’ailleurs, nous dit-elle, la conférence de Roubaix est une première : « Je n’ai pas fait de réunion publique depuis la publication du livre, ils auraient forcément tenté de m’en empêcher. La preuve, ils le font », affirme Ixchel Delaporte. « C’est ce que font les dérives sectaires, moi-même, en trente ans de militantisme anti-secte, j’ai été assignée 33 fois en justice », ajoute Charline Delporte, la présidente du Caffes, co-organisatrice de l’événement. Sur la conférence à venir, la présidente du Caffes est sceptique : « On les connaît ces gens-là, une fois qu’ils ont la parole, ils déforment la réalité », confie-t-elle à Charlie. Son premier réflexe dès le début de la conférence : « Je vais chercher l’huissier, ces gens-là, ils en envoient toujours ».
1 year ago
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