Vladimir Solovyov, le bouffon du tsar

7 months ago 96

« La solution me semble simple : il faut raser la France », lâche nonchalamment le présentateur télé. Un chroniqueur, accessoirement député, enchaîne sur le même ton : « il faut que la France n’existe plus. Ça dérangerait quelqu’un ? ». Dans le décor rouge parsemé de drapeaux russes, Vladimir Solovyov est dans son royaume. Entouré de chroniqueurs dociles et humiliables à volonté, le show-man, difficile à qualifier de journaliste, fournit chaque jour à la Russie sa dose de frissons nucléaires.

Devant la caméra se trouve en effet le visage le plus connu de la propagande russe. Une sorte de Goebbels des temps modernes, sachant admirablement combiner sa haine viscérale de tout ce qui n’est pas russe à une connaissance extrêmement pointue des méthodes de propagande. Animateur d’une émission politique quotidienne sur Rossiya-1 (équivalent russe de France 2), d’une chaîne de télévision en ligne et de plusieurs fils sur Telegram, Vladimir Solovyov est, de fait, le premier propagandiste de Russie. Il affirme mener une « guerre sainte » contre les « satanistes nazis » de l’OTAN et, en bon poutiniste, ne refuse jamais un petit point Godwin. En 2023, lorsque le gouvernement allemand annonce livrer quelques chars à l’Ukraine, le présentateur s’exclame sobrement : « Le quatrième Reich nous a déclaré la guerre ! ».

Une de ses méthodes favorites pour discréditer l’opposition (y compris celle tolérée par le Kremlin) est l’humiliation assumée de ses invités. Début 2024, le présentateur invite sur son plateau Boris Nadejdine, seul candidat à l’élection présidentielle russe ouvertement opposé à la guerre, et lui lance « Tu es un traître. Et en déposant tes parrainages, tu as transmis à l’État une liste d’ennemis du peuple« . Quelques jours plus tard, les dits parrainages étaient invalidés par la commission électorale et Boris Nadejdine interdit de se présenter.

« Ma famille en Russie m’explique que je vis dans un pays sataniste »

Mais c’est par ses appels répétés à la destruction pure et simple du continent européen que Vladimir Solovyov s’est fait connaître au-delà des frontières russes. La France est une de ses cibles privilégiées. On se souvient notamment d’un vif désaccord sur son plateau suite à un débat abracadabrantesque : il s’agissait de déterminer quelle ville, entre Paris et Marseille, il fallait détruire en premier.

Cette propagande n’est pas sans effets concrets, y compris au sein même des familles russes. « J’ai vu une radicalisation des discours depuis 2015, et encore plus depuis 2022 », déplore Sacha*, exilé à Paris depuis 2023. « Ma famille en Russie soutient la guerre, mes cousins m’expliquent que je vis dans un pays de fascistes… C’est impossible de parler de ça avec eux. De toute façon, les gens ont tellement peur qu’ils ne veulent plus parler de politique ». La dénonciation de l’Europe comme ennemi militaire et culturel est constante : « Après la cérémonie des Jeux Olympiques à Paris, ma famille a commencé à m’expliquer que je vivais dans un pays sataniste… Impossible de leur faire entendre raison. Je crois que c’est le cas de la majorité des familles qui sont restées là-bas ». De fait, depuis 2022 et le verrouillage progressif de l’espace informationnel russe, l’émergence de discours alternatifs et donc d’autres sources d’informations est devenue quasi impossible.

Ancien businessman recyclé dans la propagande impérialiste

Mais si l’homme s’est recyclé depuis les années 2010 dans l’appel à l’apocalypse, il n’a pas toujours été un bouffon au service des ambitions impériales du Kremlin. Pur produit de l’élite soviétique, Vladimir Rudolfovitch Solovyov s’illustre tout au long de sa vie par une seule et unique constante : l’amour du fric. C’est d’abord comme entrepreneur qu’il commence à participer, à la fin des années 1990, à l’émission de radio Serebrianni dojd, littéralement « pluie d’argent ». L’ingénieur industriel, formé partiellement aux États-Unis, bifurque rapidement vers un journalisme plus politique. Dans les années 2000, de nombreux invités prestigieux passent par son plateau, y compris des membres de l’opposition. Une de ses invitées, la journaliste Anna Politkovskaïa, sera assassinée en 2006 pour avoir couvert les crimes de guerre de l’armée russe en Tchétchénie.

Et c’est là toute la complexité du personnage. Solovyov n’est pas qu’un bouledogue de Poutine, chargé d’installer les éléments de langage guerriers du Kremlin dans les cerveaux des téléspectateurs. C’est avant tout une girouette dont la souplesse défie toute concurrence. En quelques années, le show-man est passé d’un libéral pacifiste à la voix la plus violente, la plus agressive de la propagande poutinienne. En 2013, il affirmait que « Si on commence à remettre en question [les frontières ukrainiennes], c’est la guerre ».

Mais une courte année après, au moment de l’invasion de la Crimée par les « petits hommes verts », il s’exclamait « la justice historique triomphe ! ». Ces incohérences n’empêchent pourtant pas un large public de regarder ses émissions, son public régulier étant estimé à au moins 5 millions de personnes. « Ceux qui regardent, c’est principalement les vieux, les nostalgiques de la période soviétique. Mais le discours infuse dans la société à travers eux, même si certaines générations sont moins perméables à cette propagande », décrit Sacha.

De fait, la génération née dans les années 1990 et au début des années 2000 est la plus critique du Kremlin, et compte d’ailleurs le plus d’émigrés depuis 2022. « J’ai beaucoup de chance, car je fais partie de la seule génération qui a eu accès à l’internet ouvert : les plus vieux ne regardent que la télé, et les plus jeunes ont grandi avec un internet fermé », relate Anna*, militante anti-guerre à Saint-Pétersbourg. « Dans les années 2010, on pouvait s’informer sur twitter, regarder Navalny, et même lire la presse européenne. À l’époque, si on parlait anglais, c’était facile d’échapper à la propagande ».

Pourtant, c’est bien cette même génération qui combat en Ukraine. Mais si les jeunes acceptent d’aller y risquer leur vie, les raisons sont souvent plus économiques qu’idéologiques. Pour Nadia*, étudiante moscovite, « les jeunes qui partent à la guerre y vont souvent pour gagner de l’argent, car les salaires dans l’armée sont énormes. Mais une fois là-bas, ils sont radicalisés par l’horreur des combats et par les officiers politiques et une fois revenus, ils diffusent ces discours radicaux dans toute la société. Il y a beaucoup de vétérans dans le public de Solovyov, car ils ne veulent pas avoir l’impression d’avoir vécu l’enfer pour rien ».

Une passion pour le luxe occidental

À première vue, Solovyov est donc un bouffon comme un autre. Une sorte de Hanouna militarisé, survitaminé et, reconnaissons-le, un peu plus cultivé. Il partage d’ailleurs avec le chien de garde de Bolloré un goût immodéré pour le luxe : voitures allemandes, villas italiennes, montres suisses…

Un tryptique qui peut d’ailleurs étonner. En patriote convaincu (en tout cas suffisamment pour encourager son public à aller mourir dans les champs ukrainiens), il pourrait donner l’exemple en se contentant d’une villa sur la mer Noire, pour être plus proche de son maître Poutine. Mais visiblement, le patriote Solovyov a un autre avis. Il faut croire que ce nationaliste forcené a une « relation toxique » avec l’Europe : tout en appelant quotidiennement à nous raser la tête à coup d’armes thermonucléaires, il n’est pas le dernier à apprécier le confort d’une villa sur le lac de Côme avec quelques statues antiques ou à envoyer son fils faire des études à Londres. Fils qui, soit dit en passant, préfère faire des shootings pour des marques de luxe que de défendre la mère patrie.

Mais passons. Après tout, chaque homme a ses contradictions, et le camarade Solovyov dispose librement des millions sûrement gagnés à la sueur de son front. Non, le sujet fondamental, c’est son rôle dans la radicalisation d’une société russe fracturée et dépolitisée. Pour Anna*, « il arrive que mes parents regardent Solovyov le soir, et m’expliquent le lendemain matin qu’il faut tuer tous les Européens. Mais même eux évitent d’en parler car ils ont intégré qu’il ne fallait pas s’occuper de politique… Le projet de Solovyov, c’est un projet de dépolitisation générale ». Un projet confirmé par le sociologue russe Alexandre Bigbov : « Solovyov ne mobilise pas, il démobilise. Le but est de créer le bordel, pour que les gens soient convaincus qu’aucune alternative n’est possible et qu’il ne faut pas s’occuper de politique ». Autrement dit, créer l’apathie populaire par une surcharge d’insultes, de menaces et d’humiliation. Ça nous rappelle étrangement quelqu’un.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées

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