Vous aimez le nazisme et les États-Unis ? Vous allez adorer les « groypers » de Nick Fuentes

8 months ago 68

« Saviez-vous que les Juifs capturaient des enfants chrétiens pour en faire des sacrifices humains ? », demande innocemment une inconnue nommée « MissAryan88 ». Sous le post, un certain « PureBlood » répond que « C‘est pour ça qu’on les a expulsés de 109 pays. Bientôt 110 ! ». Bienvenue dans la communauté « America First » du réseau social Gab, une plateforme semblable à Facebook mais dénuée de toute modération et où les militants de l’extrême droite américaine peuvent laisser cours à leurs diverses obsessions – principalement, ici, les Juifs. Un peu plus bas, on apprend avec étonnement que « le Juif Trump va accueillir à Jew York City le faux président syrien, agent du Mossad ». Mais tout de suite, on reçoit une notification : un certain « SeriousGroyper » nous souhaite une bonne matinée, accompagnée d’une magnifique photo d’Hitler saluant ses troupes. On appréciera la politesse.

Tous ces joyeux drilles, réunis dans leur passion pour le petit peintre viennois, s’appellent entre eux les « groypers », nom issu d’un mème des années 2010 représentant une grenouille obèse. Ils sont dirigés officieusement par le plus bruyant d’entre eux, le streamer et militant Nick Fuentes, 26 ans et déjà banni d’une grosse dizaine de plateformes en ligne. C’est lui qui, le soir de l’élection de Donald Trump en novembre dernier, s’était illustré par une longue diatribe contre les femmes en répétant que « maintenant c’est ton corps, mon choix ! Et on vous gardera sous contrôle, pour toujours ». Ça pose le cadre. Toujours en costume, voix nasillarde et gestuelle théâtrale, le podcasteur nazillon inonde depuis huit ans le public américain de sa rhétorique antisémite, suprémaciste blanche et masculiniste.

Issu de l’alt-right traditionnelle

Tout cela ne serait pas bien grave s’ils n’étaient pas des centaines de milliers à le suivre. À l’origine, les groypers n’étaient qu’un groupuscule de néonazis comme on peut en trouver à la pelle sur Internet, issu d’une bande de trolls du forum 4chan. Fuentes, lui, était un jeune streamer de 20 ans, venu de l’alt-right de l’ère pré-trumpiste. C’est justement l’effondrement de ce mouvement, suite à l’attentat de Charlottesville en 2017 – une attaque à la voiture-bélier menée par un suprémaciste blanc contre des manifestants antiracistes, faisant un mort – qui laissera aux groypers un espace politique.. « Fuentes, sa force, c’est que c’est le seul à occuper cet espace. En un sens, c’est le seul survivant de l’alt-right, puisque tous les autres se sont institutionnalisés ou ont été éjectés », analyse Pierre Mourier, doctorant à l’université Lyon 2 et spécialiste de l’extrême droite américaine.

Tout avait commencé en 2019, lors d’une conférence du militant conservateur Charlie Kirk, assassiné le 10 septembre dernier. Quelques fans du show de Nick Fuentes, « America First », viennent poser des questions à l’influenceur pro-Trump sur l’influence supposée des Juifs aux États-Unis. L’extrait, filmé, fait le tour d’Internet. Le lendemain, rebelote, ils sont une dizaine à revenir harceler Kirk sur les Juifs, Israël, les LGBT et les droits des femmes. En quelques mois, le mouvement prend une ampleur considérable et participe activement au coup d’État raté du 6 janvier 2021 – un groyper particulièrement motivé prend même l’initiative de voler l’ordinateur portable de Nancy Pelosi dans le but de le revendre aux services secrets russes. Le putsch rate, mais la meute grandit. Après le rachat de Twitter par Elon Musk en 2022, le mouvement prend une autre dimension et peut désormais recruter à l’air libre, sans aucune gêne. Fuentes le dit lui-même : « Les groypers sont un mouvement d’extrême droite, chrétiens, principalement des étudiants et quelques lycéens, tous blancs. » Ça a le mérite d’être honnête.

Une obsession pour les Juifs

Idéologiquement, le mouvement n’est qu’une régurgitation classique des vieilles obsessions de l’extrême droite : antisémite, masculiniste, suprémaciste blanc, bref, rien de nouveau sous le soleil. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la stratégie. Au lieu de s’attaquer à la gauche, la cible principale des groypers est la droite conservatrice classique, Charlie Kirk en tête, qu’ils qualifient de « faux patriote » et, surtout, de « vendu aux Juifs ». Cette méthode a permis de se différencier rapidement et de se créer un espace politique laissé vide par l’effondrement de l’alt-right. « La différence avec le reste de la droite, c’est la question de l’antisémitisme », rappelle Pierre Mourier. « Sur le reste, il n’y a pas d’opposition idéologique de fond mais seulement une différence de degré et de méthode ». Et en effet, leur méthode est simple : inonder Internet de messages à mi-chemin entre le trolling et la défense d’Hitler, s’incruster aux meetings conservateurs pour les perturber, mettre en avant une jeunesse blanche, chrétienne et armée. En bref, créer l’évènement pour forcer le reste de la droite à se positionner sur leurs thèmes.

Quelques comptes, notamment sur X, témoignent de leur succès auprès de la jeunesse américaine. Et à chacun sa spécialité : « Garbage Human », presque 500 000 abonnés et une grenouille verte en photo de profil, est obsédé par les mariages interraciaux, selon lui organisés par les Juifs qui veulent détruire la race blanche. « Conscious Philosopher », 130 000 abonnés et représenté par une statue de Socrate, est plutôt axé sur la mise en avant du IIIème Reich, en publiant des discours d’Hitler traduits grâce à la bienveillance de l’IA. D’autres encore balancent des citations tronquées voire inventées du Talmud, pour convaincre les jeunes chrétiens que les Juifs sont responsables de la mort de Jésus. Un grand classique, mais toujours efficace.

Déplacer la fenêtre d’Overton

Tellement efficace que le groupe grandit. Au point de rassembler 1,3 million de personnes en live le 15 septembre pour écouter Nick Fuentes vomir ses théories sur le rôle prétendu d’Israël dans la mort, la semaine dernière, de Charlie Kirk. Il faut dire que l’assassinat du premier propagandiste pro-Trump a choqué l’Amérique conservatrice au point de développer une flopée d’idées délirantes. Mais Fuentes n’avait pas besoin que son meilleur ennemi se fasse trouer la carotide pour rameuter des milliers de jeunes américains paumés : en se différenciant d’un discours perçu par une partie de la jeunesse de droite comme trop modéré, il a réussi en quelques années à se construire une armée de jeunes fidèles, fanatisés et très organisés, la fameuse « groyper army ». Le noyau dur compte « quelques dizaines de milliers de personnes, pas plus de 100 000 », rapporte Pierre Mourier. Mais quelques dizaines de milliers de militants très motivés, ça pèse sur un paysage politique. Aux élections législatives de 2020 et 2022, le mouvement a réussi à forcer plusieurs candidats républicains à adopter une ligne plus ouvertement raciste et homophobe, à coups de harcèlements ciblés et d’interruptions de meetings. En 2022, ils ont orchestré une campagne de soutien à Ye (ex-Kanye West) dans sa période néonazie, au point d’organiser une rencontre entre le Trump, Fuentes et le rappeur. Rappelons que ce dernier affirmait en mars dernier que les banques étaient contrôlées par « les Juifs et les Français », mais aussi que « l’antisémitisme est le seul chemin vers la liberté ». Ça nous rappelle un autre slogan.

Toutes ces histoires ne sont pas sans conséquences sur le débat public. En donnant accès à des millions d’américains à un discours ouvertement fasciste, Fuentes et sa horde de cybernazis ont banalisé des discours comme ceux de Charlie Kirk, autrefois considérés comme radicaux et dangereux par l’establishment républicain. « En étant les plus extrêmes, ils décalent la fenêtre d’Overton. Résultat, on se retrouve avec un pouvoir trumpiste tout à fait d’extrême droite mais qui en comparaison paraît plus modéré, notamment parce qu’il n’est pas antisémite », retient Pierre Mourier.

D’ailleurs, ce dernier verrou pourrait finir par sauter : une bonne partie des cadres trumpistes soutient Israël par intérêt stratégique et financier, et sûrement pas par philosémitisme. L’AIPAC, le lobby pro-israélien, est le troisième groupe du pays en termes de contributions directes aux candidats, et le Likoud au pouvoir à Tel-Aviv veille à protéger les intérêts de Washington. Mais dans une Amérique où le nationalisme chrétien devient la norme, le soutien opportuniste à la communauté juive pourrait progressivement s’effacer au profit d’un discours ouvertement identitaire. Nick Fuentes le disait lui-même dans un podcast en juin dernier : « Mon but est de former 100 000 jeunes américains, blancs, d’extrême droite. Ces jeunes vont grandir, gagner de l’argent, gagner en influence et un jour, ils seront au pouvoir. Ce jour-là, ma mission sera réussie ». On a hâte.

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